{"id":228,"date":"2013-05-04T13:45:30","date_gmt":"2013-05-04T11:45:30","guid":{"rendered":"https:\/\/pkfeyerabend.org\/?p=228"},"modified":"2026-03-09T20:45:20","modified_gmt":"2026-03-09T19:45:20","slug":"rencontrer-letranger-cet-evenement-fondamental","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/2013\/05\/04\/rencontrer-letranger-cet-evenement-fondamental\/","title":{"rendered":"Rencontrer l\u2019Etranger, cet \u00e9v\u00e9nement fondamental"},"content":{"rendered":"<p><strong>Par Ryszard Kapuscinski.<\/strong><br \/>\n<em>Ce texte est tir\u00e9 du discours prononc\u00e9 par l\u2019auteur le 17 juin 2005 lors de son investiture de docteur honoris causa \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Ram\u00f3n-Llull de Barcelone, Espagne.<\/em><\/p>\n<p>Lorsque je m\u00e9dite sur mes voyages \u00e0 travers le monde \u2013 voyages qui ont dur\u00e9 de tr\u00e8s nombreuses ann\u00e9es \u2013, j\u2019ai parfois l\u2019impression que les fronti\u00e8res et les fronts, les dangers et les peines propres \u00e0 ces errances ont suscit\u00e9 en moi moins d\u2019inqui\u00e9tude que l\u2019\u00e9nigme, sans cesse pr\u00e9sente, de savoir comment se d\u00e9roulerait chaque nouvelle rencontre avec les Autres, avec ces \u00e9tranges personnes que j\u2019allais trouver le long de ma route. J\u2019ai toujours su que de la mani\u00e8re dont se passeraient ces rencontres d\u00e9pendrait en grande partie, et m\u00eame totalement, la suite. Chacun de ces voyages a donc repr\u00e9sent\u00e9 pour moi une s\u00e9rie d\u2019interrogations : comment commencerait-il ? Comment se d\u00e9roulerait-il ? Comment s\u2019ach\u00e8verait-il ?<\/p>\n<p>Questions tellement anciennes, remontant \u00e0 des temps si recul\u00e9s, qu\u2019on pourrait les qualifier d\u2019\u00e9ternelles. La rencontre avec l\u2019Autre, avec des \u00eatres humains diff\u00e9rents, constitue depuis toujours l\u2019exp\u00e9rience fondamentale et universelle de notre esp\u00e8ce. Les arch\u00e9ologues nous disent que les groupes humains les plus primitifs ne comptaient gu\u00e8re plus d\u2019une trentaine ou, au maximum, d\u2019une cinquantaine d\u2019individus. Si ces familles-tribus avaient \u00e9t\u00e9 plus importantes, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 difficile pour elles de se d\u00e9placer. Si elles avaient \u00e9t\u00e9 moins nombreuses, elles n\u2019auraient pas pu se d\u00e9fendre ni livrer bataille pour survivre.<\/p>\n<p>Et voici que notre petite famille-tribu, \u00e0 la recherche de nourriture, tombe nez \u00e0 nez avec une autre famille-tribu. Moment crucial pour l\u2019histoire du monde ! Fabuleuse d\u00e9couverte ! S\u2019apercevoir que le monde est habit\u00e9 par d\u2019autres \u00eatres humains ! Jusqu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, un membre de notre petite communaut\u00e9 familiale et tribale pouvait vivre dans la conviction que, connaissant ses trente, quarante ou cinquante fr\u00e8res et s\u0153urs, il connaissait tous les habitants de la Terre&#8230; Et tout d\u2019un coup, il d\u00e9couvre que pas du tout, que le monde h\u00e9berge d\u2019autres \u00eatres semblables \u00e0 lui !<\/p>\n<p>Que faire devant une telle r\u00e9v\u00e9lation ? Comment r\u00e9agir ? Quelle d\u00e9cision prendre ? Se jeter avec f\u00e9rocit\u00e9 sur les \u00e9trangers ? Les croiser en les ignorant et passer son chemin ? Chercher \u00e0 les conna\u00eetre et tenter de trouver un terrain d\u2019entente avec eux ?<\/p>\n<p>Cette n\u00e9cessit\u00e9 de choisir entre ces options s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 nos anc\u00eatres, il y a des milliers d\u2019ann\u00e9es. Aujourd\u2019hui, elle s\u2019impose \u00e0 nous. Avec la m\u00eame intensit\u00e9. Ce choix est devenu essentiel et d\u00e9terminant. Quelle attitude adopter devant l\u2019Autre ? Comment le consid\u00e9rer ?<\/p>\n<p>Cela peut tourner au duel, au conflit, \u00e0 la guerre. Des t\u00e9moignages d\u2019affrontements de cette nature emplissent toutes les archives possibles et imaginables. Et les innombrables champs de bataille et les ruines diss\u00e9min\u00e9es de part et d\u2019autre du monde le confirment. Cela montre l\u2019\u00e9chec de l\u2019homme ; qui n\u2019a pas su ou n\u2019a pas voulu trouver une mani\u00e8re de s\u2019entendre avec l\u2019Autre. Les litt\u00e9ratures de tous les pays, \u00e0 toutes les \u00e9poques, se sont inspir\u00e9es de cette trag\u00e9die et de cette faiblesse humaine. Elles en ont fait un de leurs th\u00e8mes privil\u00e9gi\u00e9s, modulable \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n<p>Il peut aussi arriver que notre famille-tribu, dont nous suivons les pas, au lieu d\u2019attaquer et de combattre, d\u00e9cide de s\u2019isoler des Autres, de s\u2019enfermer, de se barricader. Une telle attitude, avec le temps, donne comme r\u00e9sultat des constructions qui ob\u00e9issent \u00e0 une volont\u00e9 de retranchement, comme les tours g\u00e9antes et les portes de Babylone, les limes romains, la Grande muraille de Chine ou les colossales fortifications des Incas.<\/p>\n<p>Par chance, il existe des preuves, diss\u00e9min\u00e9es \u00e0 travers la plan\u00e8te, que la rencontre de groupes humains a connu un troisi\u00e8me type de d\u00e9nouement. Les t\u00e9moignages de coop\u00e9ration abondent. Des vestiges de march\u00e9s, de ports maritimes et fluviaux, de lieux o\u00f9 s\u2019\u00e9levaient des agoras et des sanctuaires, o\u00f9 l\u2019on peut voir aujourd\u2019hui encore les restes de si\u00e8ges d\u2019universit\u00e9s ou d\u2019acad\u00e9mies antiques. Ainsi que des traces d\u2019anciennes routes commerciales, comme celles de la soie, de l\u2019ambre, ou la saharienne du sel et de l\u2019or.<\/p>\n<p>Ces espaces \u00e9taient des lieux de rencontre ; les gens y entraient en contact et communiquaient, \u00e9changeaient des id\u00e9es et des marchandises, scellaient des actes d\u2019achat et de vente, concluaient des affaires, \u00e9tablissaient des unions et des alliances, se fixaient d\u2019identiques objectifs fond\u00e9s sur des valeurs communes. L\u2019Autre cessait alors d\u2019\u00eatre synonyme d\u2019inconnu hostile et d\u2019adversaire, de danger mortel et d\u2019incarnation du Mal. Chaque individu poss\u00e9dait en soi une part, aussi minuscule f\u00fbt-elle, de cet Autre, ou du moins le croyait-il, et cela le r\u00e9conciliait avec tous les hommes de la Terre.<\/p>\n<p>De sorte que l\u2019\u00eatre humain a toujours eu trois r\u00e9actions diff\u00e9rentes face \u00e0 l\u2019Autre : il pouvait choisir la guerre, s\u2019isoler derri\u00e8re une muraille ou engager un dialogue. Tout au long de l\u2019histoire, l\u2019homme a h\u00e9sit\u00e9 devant ces trois options et, selon sa culture et l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle il vivait, il a choisi l\u2019une des trois. Nous constatons qu\u2019il est toujours assez vell\u00e9itaire dans ses d\u00e9cisions ; il ne se sent pas toujours s\u00fbr de lui, et ne pose pas toujours le pied sur un terrain ferme.<\/p>\n<p>Quand la rencontre avec l\u2019Autre se solde par l\u2019affrontement, cela aboutit g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la trag\u00e9die et \u00e0 la guerre. Or la guerre ne produit que des perdants. Parce que l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019entendre avec les Autres, de se mettre dans leur peau, r\u00e9v\u00e8le la faillite de l\u2019\u00eatre humain et pose la question de l\u2019intelligence de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sir de certains de dresser des murailles gigantesques et de creuser de profonds foss\u00e9s pour s\u2019isoler des Autres a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9, \u00e0 notre \u00e9poque, du nom d\u2019apartheid. Cette notion a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e au d\u00e9testable r\u00e9gime blanc, aujourd\u2019hui r\u00e9volu, d\u2019Afrique du Sud. Mais en v\u00e9rit\u00e9, l\u2019apartheid se pratique depuis des temps imm\u00e9moriaux. En simplifiant beaucoup, il s\u2019agit d\u2019une doctrine que ses partisans d\u00e9crivent ainsi : \u00ab Tout le monde peut vivre comme il l\u2019entend, \u00e0 condition que ce soit loin de moi s\u2019il n\u2019appartient pas \u00e0 ma race, \u00e0 ma religion et \u00e0 ma culture. \u00bb S\u2019il ne s\u2019agissait que de cela ! La r\u00e9alit\u00e9 est que nous sommes face \u00e0 une doctrine d\u2019in\u00e9galit\u00e9 du genre humain.<\/p>\n<p>Les mythes et les l\u00e9gendes de nombreux peuples traduisent la conviction que seuls \u00ab nous autres \u00bb \u2013 les membres de notre clan, de notre communaut\u00e9 \u2013 sommes des \u00eatres humains ; tous les Autres sont des sous-hommes. La doctrine de la Chine ancienne illustre au mieux cette attitude : le non-Chinois \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab excr\u00e9ment du Diable \u00bb ou, dans le meilleur des cas, comme un pauvre mis\u00e9rable qui n\u2019avait pas eu la chance de na\u00eetre en Chine. En cons\u00e9quence, cet Autre \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 en chien, en rat ou en reptile. L\u2019apartheid a toujours \u00e9t\u00e9 une doctrine de haine, de m\u00e9pris et de r\u00e9pugnance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Autre, l\u2019\u00e9trange \u00e9tranger.<\/p>\n<p>L\u2019image de l\u2019Autre \u00e9tait fort diff\u00e9rente \u00e0 l\u2019\u00e9poque des croyances anthropomorphiques, quand les dieux pouvaient rev\u00eatir l\u2019aspect humain et se comporter comme des personnes. En ces temps-l\u00e0, on ne savait jamais si le voyageur ou le p\u00e8lerin venant \u00e0 notre rencontre \u00e9tait dieu ou homme. Cette ind\u00e9termination, cette \u00e9tonnante ambivalence constitue l\u2019une des sources de la culture de l\u2019hospitalit\u00e9, qui exige un traitement magnanime du visiteur ; un visiteur dont la nature n\u2019est pas identifiable.<\/p>\n<p>Un \u00ab po\u00e8te maudit \u00bb polonais du XIXe si\u00e8cle, Cyprian Norwid, a \u00e9crit sur ce th\u00e8me. Dans l\u2019introduction de son Odyss\u00e9e, il r\u00e9fl\u00e9chit sur les sources de cette hospitalit\u00e9 qui prot\u00e8ge Ulysse lors de son retour \u00e0 Ithaque. \u00ab En ces lieux, derri\u00e8re tout mendiant ou tout vagabond \u00e9tranger \u00e9crit Norwid, on soup\u00e7onnait un \u00eatre divin. Il n\u2019\u00e9tait pas concevable, avant de l\u2019accueillir, de demander au visiteur qui il \u00e9tait ; c\u2019\u00e9tait seulement apr\u00e8s avoir suppos\u00e9 son origine divine que l\u2019on s\u2019abaissait aux questions terrestres, et cela avait pour nom l\u2019hospitalit\u00e9 ; et pour cette m\u00eame raison, elle faisait partie des pratiques et des vertus les plus pieuses. Les Grecs d\u2019Hom\u00e8re ne connaissaient gu\u00e8re le \u201cdernier des hommes\u201d ! L\u2019homme \u00e9tait toujours le premier, c\u2019est-\u00e0-dire divin. \u00bb<\/p>\n<p>La culture comprise par les Grecs, dans le sens o\u00f9 l\u2019entend Norwid, met en lumi\u00e8re de nouvelles significations des choses, des significations aimables et bienveillantes. Les portes et les portails servent \u00e0 \u00e9loigner l\u2019Autre, mais peuvent aussi s\u2019ouvrir devant lui, l\u2019inviter \u00e0 les franchir. La chauss\u00e9e n\u2019a aucune raison d\u2019\u00eatre cette route o\u00f9 l\u2019on doit attendre l\u2019arriv\u00e9e de troupes ennemies, elle peut \u00eatre ce chemin par lequel, cach\u00e9 sous des v\u00eatements de p\u00e8lerin, s\u2019approche de notre demeure l\u2019un de nos dieux.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 des interpr\u00e9tations comme celle-ci, nous commen\u00e7ons \u00e0 entrevoir un monde non seulement plus riche, mais aussi plus accueillant, avec de meilleures dispositions envers nos semblables, un monde dans lequel nous ressentons le besoin de sortir \u00e0 la rencontre de l\u2019Autre.<\/p>\n<p>Emmanuel Levinas nomme \u00ab \u00e9v\u00e9nement \u00bb la rencontre avec l\u2019Autre ; il la qualifie m\u00eame d\u2019\u00ab \u00e9v\u00e9nement fondamental \u00bb. Il s\u2019agit, selon lui, de l\u2019exp\u00e9rience la plus importante, celle qui ouvre les plus grands horizons. Levinas fait partie de la famille des philosophes dialoguistes \u2013 comme Martin Buber, Ferdinand Ebner et Gabriel Marcel \u2013 qui ont d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019id\u00e9e de l\u2019Autre, en tant qu\u2019entit\u00e9 unique et inimitable, \u00e0 partir de positions oppos\u00e9es \u00e0 deux ph\u00e9nom\u00e8nes caract\u00e9ristiques du XXe si\u00e8cle : la soci\u00e9t\u00e9 de masse, qui annule la singularit\u00e9 de l\u2019individu ; et les id\u00e9ologies destructrices et totalitaires.<\/p>\n<p>Ces philosophes tentent de sauver ce qu\u2019ils consid\u00e8rent comme la valeur supr\u00eame : l\u2019individu. Ils cherchent \u00e0 pr\u00e9server de la massification et des totalitarismes, destructeurs de toute identit\u00e9 individuelle, moi, toi, l\u2019Autre, les Autres (ils ont, dans ce but, diffus\u00e9 cette notion de l\u2019Autre, avec un A majuscule : pour souligner la diff\u00e9rence entre les individus, et la diff\u00e9rence de leurs caract\u00e9ristiques individualisatrices, uniques et incessibles).<\/p>\n<p>Ce courant de pens\u00e9e a eu une consid\u00e9rable importance ; il \u00e9levait et sauvait l\u2019\u00eatre humain, \u00e9levait et sauvait l\u2019Autre, face auquel \u2013 comme l\u2019exprime Levinas \u2013 je dois me mettre sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 et maintenir un dialogue ; mais j\u2019ai aussi le devoir d\u2019\u00ab \u00eatre responsable de lui \u00bb.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019attitude envers l\u2019Autre \u2013 envers les Autres \u2013, ces dialoguistes r\u00e9futent la guerre, qu\u2019ils consid\u00e8rent comme une voie menant \u00e0 une seule fin : la destruction. Ils critiquent \u00e9galement l\u2019indiff\u00e9rence et le retranchement derri\u00e8re une muraille. Ils pr\u00e9conisent la n\u00e9cessit\u00e9 \u2013 le devoir \u00e9thique \u2013 de positions ouvertes, de rapprochements et de bonnes dispositions.<\/p>\n<p>Au sein de ce m\u00eame courant de r\u00e9flexion surgit la grande figure de l\u2019anthropologue Bronislav Malinowski (1884-1942), tr\u00e8s proche des positions pr\u00f4n\u00e9es par les dialoguistes.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi de Malinowski : comment se rapprocher de l\u2019Autre quand il ne s\u2019agit pas d\u2019un \u00eatre hypoth\u00e9tique ni th\u00e9orique, mais d\u2019un \u00eatre de chair et d\u2019os qui appartient \u00e0 une autre ethnie, qui parle une autre langue, qui poss\u00e8de une foi et un syst\u00e8me de valeurs diff\u00e9rents, qui a ses propres coutumes et traditions, et sa propre culture ?<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, la notion de l\u2019Autre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie d\u2019apr\u00e8s le point de vue du Blanc, de l\u2019Europ\u00e9en. Mais lorsque, aujourd\u2019hui, je me prom\u00e8ne dans un village \u00e9thiopien au milieu des montagnes, derri\u00e8re moi court un groupe d\u2019enfants hilares ; ils me montrent du doigt et crient : \u00ab Ferenchi ! Ferenchi ! \u00bb Ce qui signifie, justement, \u00ab autre \u00bb, \u00ab \u00e9tranger \u00bb. C\u2019est un petit exemple de l\u2019actuelle d\u00e9hi\u00e9rarchisation du monde et de ses cultures. Il est certain que l\u2019Autre m\u2019appara\u00eet, \u00e0 moi, diff\u00e9rent ; mais il en est de m\u00eame pour lui. Pour lui, je suis l\u2019Autre.<\/p>\n<p>Dans ce sens, nous sommes tous log\u00e9s \u00e0 la m\u00eame enseigne. Tous les habitants de notre plan\u00e8te sont des Autres face aux Autres : moi face \u00e0 eux, eux face \u00e0 moi.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9poque de Malinowski (comme durant les si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents), le Blanc, l\u2019Europ\u00e9en, ne quittait son continent qu\u2019avec un seul et unique objectif : la conqu\u00eate. Il sortait de chez lui pour se rendre ma\u00eetre d\u2019autres territoires, obtenir des esclaves, faire du commerce ou \u00e9vang\u00e9liser. Ses exp\u00e9ditions se transformaient souvent en bains de sang, comme dans le cas de la conqu\u00eate des deux Am\u00e9riques apr\u00e8s Christophe Colomb, suivie par celle des colons blancs venus du Vieux Continent, puis la conqu\u00eate de l\u2019Afrique, de l\u2019Australie, etc.<\/p>\n<p>Malinowski voyage dans les \u00eeles du Pacifique dans un dessein compl\u00e8tement diff\u00e9rent : conna\u00eetre l\u2019Autre ; lui et ses voisins, ses coutumes et sa langue, \u00e9tudier son mode de vie. Il veut le voir de ses propres yeux et le vivre dans sa chair. Il souhaite accumuler des exp\u00e9riences pour, plus tard, rendre compte du v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Un projet qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, nous semble absolument \u00e9vident devient pourtant r\u00e9volutionnaire, \u00ab mondoclaste \u00bb (permettez-moi ce n\u00e9ologisme), puisqu\u2019il r\u00e9v\u00e8le une faiblesse \u2013 \u00e0 des degr\u00e9s divers \u2013 ou plut\u00f4t une caract\u00e9ristique intrins\u00e8que de toute culture : chacune d\u2019elles a des difficult\u00e9s \u00e0 comprendre l\u2019autre.<\/p>\n<p>Par exemple, Malinowski, apr\u00e8s \u00eatre arriv\u00e9 sur le territoire objet de ses \u00e9tudes \u2013 les \u00eeles Trobriand (actuellement Kiriwina, en Papouasie-Nouvelle-Guin\u00e9e) \u2013, note que les Blancs qui y vivent depuis des ann\u00e9es non seulement ne savent rien de la population locale et de sa culture, mais en ont aussi une id\u00e9e fausse, pleine d\u2019arrogance et de d\u00e9dain.<\/p>\n<p>Contrairement aux coutumes coloniales \u00e9tablies, Malinowski plante sa tente au centre d\u2019un village et vit parmi la population locale. L\u2019exp\u00e9rience n\u2019aura rien d\u2019une partie de plaisir. Dans son Journal au sens strict du mot, il \u00e9voque ses difficult\u00e9s, parle de sa d\u00e9tresse, de son abattement, de ses \u00e9tats d\u00e9pressifs fr\u00e9quents.<\/p>\n<p>Toute personne arrach\u00e9e \u2013 volontairement ou non \u2013 \u00e0 sa culture en paie le prix fort. C\u2019est pourquoi il est si important de poss\u00e9der une identit\u00e9 propre et d\u00e9finie, ainsi que la ferme conviction de la force, de la valeur et de la maturit\u00e9 de cette identit\u00e9. Ainsi seulement l\u2019homme peut affronter avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 une autre culture. Dans le cas contraire, il aura tendance \u00e0 s\u2019enfermer dans sa cachette, \u00e0 s\u2019isoler, craintif du monde qui l\u2019entoure. D\u2019autant que l\u2019Autre n\u2019est que le reflet de sa propre image, comme lui-m\u00eame l\u2019est pour l\u2019Autre \u2013 un reflet qui le d\u00e9masque, le met \u00e0 nu, choses que, en g\u00e9n\u00e9ral, on pr\u00e9f\u00e8re \u00e9viter.<\/p>\n<p>Il est important de noter que, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019Europe natale de Malinowski \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre de la premi\u00e8re guerre mondiale, le jeune anthropologue se concentrait sur l\u2019\u00e9tude de la culture de l\u2019\u00e9change. Il travaillait sur les contacts entre les habitants des \u00eeles Trobriand et leurs rites communs, recherches qu\u2019il exposera dans son ouvrage Les argonautes du Pacifique occidental (1) (1922), et \u00e0 partir desquelles il formulera sa th\u00e8se si essentielle et pourtant, malheureusement, si peu observ\u00e9e : \u00ab Pour pouvoir juger il faut \u00eatre sur place. \u00bb<\/p>\n<p>Malinowski avancera \u00e9galement une autre th\u00e8se, extr\u00eamement os\u00e9e pour l\u2019\u00e9poque : \u00ab Il n\u2019existe pas de cultures sup\u00e9rieures ni inf\u00e9rieures, il n\u2019y a que des cultures diff\u00e9rentes qui, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, satisfont les n\u00e9cessit\u00e9s et les attentes de ceux qui les partagent. \u00bb Pour l\u2019ethnologue, l\u2019individu qui appartient \u00e0 une autre ethnie ou \u00e0 une autre culture est une personne dont le comportement \u2013 il en va de m\u00eame pour chacun d\u2019entre nous \u2013 rec\u00e8le et inspire la dignit\u00e9, le respect pour des valeurs \u00e9tablies, pour une tradition et des coutumes.<\/p>\n<p>Malinowski \u00e9laborait ses travaux au moment de l\u2019apparition de la soci\u00e9t\u00e9 de masse. Aujourd\u2019hui, nous vivons une \u00e9poque de transition entre la soci\u00e9t\u00e9 de masse et la soci\u00e9t\u00e9 plan\u00e9taire. Nombreux sont les facteurs qui favorisent ce passage : la r\u00e9volution num\u00e9rique, l\u2019impressionnant d\u00e9veloppement des communications, les facilit\u00e9s insolites de transport, et aussi \u2013 en rapport avec tout cela \u2013 les transformations dans les mentalit\u00e9s des jeunes g\u00e9n\u00e9rations, dans le domaine de la culture au sens le plus large du terme.<\/p>\n<p>En quoi tout cela peut-il changer notre attitude envers les personnes de culture(s) diff\u00e9rente(s) ? Quelle influence cela aura-t-il dans ma relation avec l\u2019Autre ? R\u00e9pondre \u00e0 ces questions se r\u00e9v\u00e8le indispensable, mais nous parlons d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne en cours, dans lequel nous sommes nous-m\u00eames immerg\u00e9s.<\/p>\n<p>Levinas a pos\u00e9 la question de la relation Moi-l\u2019Autre dans le cadre d\u2019une seule civilisation historique et homog\u00e8ne sur le plan ethnique. Malinowski a \u00e9tudi\u00e9 les tribus m\u00e9lan\u00e9siennes \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 celles-ci gardaient encore, pour l\u2019essentiel, leur \u00e9tat originel, \u00e0 l\u2019abri de la contamination ult\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Cela est d\u00e9sormais rarissime. La culture devient chaque jour plus hybride, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, m\u00e9tiss\u00e9e. R\u00e9cemment, \u00e0 Duba\u00ef, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin d\u2019une sc\u00e8ne r\u00e9v\u00e9latrice. Une jeune fille se promenait au bord de la mer. Musulmane, sans l\u2019ombre d\u2019un doute. Sa chevelure et toute sa t\u00eate \u00e9taient envelopp\u00e9es d\u2019un voile islamique nou\u00e9 de fa\u00e7on si puritaine et herm\u00e9tique qu\u2019on ne voyait m\u00eame pas ses yeux. Mais, en m\u00eame temps, elle portait un corsage et un jean tr\u00e8s moulants&#8230;<\/p>\n<p>De nos jours, il existe des \u00e9coles de pens\u00e9e, dans des disciplines telles que la philosophie, l\u2019anthropologie et la critique litt\u00e9raire, qui pr\u00eatent une attention particuli\u00e8re \u00e0 tous ces m\u00e9canismes d\u2019\u00ab hybridation \u00bb, de multiculturalisme et de mixit\u00e9s culturelles. Cela s\u2019observe surtout dans ces r\u00e9gions o\u00f9 les fronti\u00e8res entre les Etats ont \u00e9t\u00e9 aussi des fronti\u00e8res entre les cultures (comme celle entre les Etats-Unis et le Mexique), de m\u00eame que dans des m\u00e9gapoles comme S\u00e3o Paulo, Singapour ou New York, o\u00f9 r\u00e8gne un m\u00e9lange de races et de cultures des plus bariol\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous disons du monde actuel qu\u2019il est multiethnique et multiculturel, non pas en raison d\u2019une augmentation du nombre de communaut\u00e9s et de cultures, mais parce que celles-ci parlent d\u2019une voix de plus en plus audible, ind\u00e9pendante et d\u00e9termin\u00e9e, exigeant la reconnaissance de leur juste valeur et une place autour de la table des nations.<\/p>\n<p>La seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle repr\u00e9sente un moment o\u00f9 les deux tiers de la population mondiale se sont affranchis du joug colonial et sont devenus des citoyens d\u2019Etats ind\u00e9pendants. Peu \u00e0 peu, ces personnes ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir leur propre pass\u00e9, leur culture, leur imaginaire, leurs mythes et leurs l\u00e9gendes, leurs racines et leur identit\u00e9. Et une fois ces d\u00e9couvertes assum\u00e9es, elles en tirent une l\u00e9gitime fiert\u00e9.<\/p>\n<p>Ces femmes et ces hommes jadis colonis\u00e9s veulent d\u00e9sormais ma\u00eetriser leur destin ; et ils ne supportent plus d\u2019\u00eatre trait\u00e9s comme des objets, comme des figurants, comme les victimes passives d\u2019une ancienne domination \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>Habit\u00e9e durant des si\u00e8cles par une poign\u00e9e d\u2019hommes libres et par d\u2019\u00e9normes masses d\u2019\u00eatres humains r\u00e9duits \u00e0 l\u2019esclavage ou au servage, notre plan\u00e8te a vu se multiplier le nombre des nations souveraines qui ont acquis un sens de leur propre identit\u00e9 et de leur importance politique grandissante, \u00e0 mesure que leur nombre augmentait. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019est souvent heurt\u00e9 \u00e0 d\u2019immenses difficult\u00e9s, \u00e0 des conflits et \u00e0 des trag\u00e9dies, avec leur lot effroyable de victimes.<\/p>\n<p>Tout cela ouvre la voie vers un monde si nouveau que les exp\u00e9riences accumul\u00e9es au fil de l\u2019histoire ne nous suffiront peut-\u00eatre pas pour le comprendre et pour nous y rep\u00e9rer. Quoi qu\u2019il en soit, nous pouvons le qualifier de \u00ab plan\u00e8te de la grande opportunit\u00e9 \u00bb. Mais \u00e0 certaines conditions.<\/p>\n<p>Dans ce monde \u00e0 venir, nous tomberons \u00e0 tout moment sur un nouvel Autre qui, peu \u00e0 peu, \u00e9mergera du chaos et de la confusion de notre contemporan\u00e9it\u00e9. Nous devons tenter de le comprendre, et chercher \u00e0 dialoguer avec lui. Cet Autre na\u00eet de la confluence des deux courants qui influent sur la culture du monde contemporain : le courant de la globalisation lib\u00e9rale, qui uniformise notre r\u00e9alit\u00e9, et son contraire, le courant qui pr\u00e9serve nos diff\u00e9rences, notre originalit\u00e9 et notre \u00ab irr\u00e9productibilit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Mon exp\u00e9rience de coexistence durant de longues ann\u00e9es avec d\u2019Autres, tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de nous \u2013 Blancs, Occidentaux, Europ\u00e9ens \u2013, m\u2019a appris que la bonne disposition envers un autre \u00eatre humain est l\u2019unique fa\u00e7on de faire vibrer la corde de l\u2019humanit\u00e9 commune.<\/p>\n<p>Qui sera ce nouvel Autre ? Comment se passera notre rencontre ? Que nous dirons-nous ? Dans quelle langue ? Saurons-nous nous \u00e9couter ? Saurons-nous nous comprendre ? Saurons-nous, tous deux, suivre ce qui \u2013 d\u2019apr\u00e8s les paroles de Joseph Conrad \u2013 \u00ab parle de notre capacit\u00e9 de joie et d\u2019admiration, et s\u2019adresse au sentiment de myst\u00e8re qui entoure nos vies, \u00e0 notre sens de la bont\u00e9, de la beaut\u00e9 et de la douleur, au sentiment qui nous lie \u00e0 toute la cr\u00e9ation ; et \u00e0 la conviction subtile, mais in\u00e9branlable, de la solidarit\u00e9 qui unit la solitude de c\u0153urs innombrables : \u00e0 cette solidarit\u00e9 dans les r\u00eaves, dans le plaisir, dans la tristesse, dans les passions, dans les illusions, dans l\u2019espoir et la peur, qui rapproche tout homme de son prochain et rassemble toute l\u2019humanit\u00e9, les morts et les vivants, puis les vivants et ceux qui ne sont pas encore n\u00e9s (2) \u00bb ?<\/p>\n<p><strong>Ryszard Kapuscinski<\/strong>, \u00e9crivain et journaliste polonais, auteur, entre autres, de : Le N\u00e9gus (Flammarion, 1994), Le Shah (Flammarion, 1995), Imperium (Havas Poche, 1999) et Eb\u00e8ne (Plon, 2000).<br \/>\n<a title=\"Le texte sur le Monde Diplomatique (r\u00e9serv\u00e9 aux abonn\u00e9s)\" href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2006\/01\/KAPUSCINSKI\/13089\">https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2006\/01\/KAPUSCINSKI\/13089<\/a><\/p>\n<ol>\n<li style=\"list-style-type: none;\">\n<ol>\n<li style=\"list-style-type: none;\">\n<ol>\n<li>Traduit de l\u2019anglais et pr\u00e9sent\u00e9 par Andr\u00e9 et Simone Devyver, pr\u00e9face de Sir James Frazer, Gallimard, Paris, 1963, 606 pages.<\/li>\n<li>Joseph Conrad, Le N\u00e8gre du \u00ab Narcisse \u00bb (1897), traduit de l\u2019anglais par Robert D\u2019Humi\u00e8res, Gallimard, Paris, 1935.<\/li>\n<\/ol>\n<\/li>\n<\/ol>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ryszard Kapuscinski. Ce texte est tir\u00e9 du discours prononc\u00e9 par l\u2019auteur le 17 juin 2005 lors de son investiture de docteur honoris causa \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Ram\u00f3n-Llull de Barcelone, Espagne. Lorsque je m\u00e9dite sur mes voyages \u00e0 travers le monde&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[16],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=228"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3167,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/228\/revisions\/3167"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pkfeyerabend.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}